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Quelques Textes de Pascal Pithois

blabla barbar

Avant-trou pédagogique à l'exposition de la Machine à Manger la Chair.


J'ai conscience de l'irrationnelle audace qui guide ma démarche, ici, devant vous. Je me représente, à Babylone, le prophète Daniel - à ne pas confondre avec Saint Daniel qui demeura, par mortification, durant plus de trente ans au sommet d'une colonne - à ne pas confondre lui-même, avec Daniel Buren qui fit décorer la cour du Palais Royal avec plus de trente colonnes - je me représente donc, à Babylone, le prophète Daniel s'engageant dans la fosse aux lions mangeurs de chair, soumis à sa foi et tel une marionnette, aux ficelles d'un logos salvateur. La marionnette n'est-elle pas une statuette de la Vierge Marie ? Vierge dont on célèbre, le 15 de ce mois-ci, la mise en orbite géostationnaire ; c'est un anniversaire plus influent dans ma lunette, que le french bicentenaire de la prise du pouvoir par la bourgeoisie. Il faudra bien un jour les raccourcir, ces crétins ! ...Enfin, je pénètre malgré tout. Sans scaphandre, je saute dans le vide. Vous aussi, mais débarrassés de vos architectures archiétanches et de votre fatras de vieux sécateurs. Car en effet, ce vide que l'on agitait tel un spectre de la mort au nez des déviants, pour les raccrocher comme des moules terrorisées aux ficelles de la modernité... ce vide n'est pas vide ! Les morts me comprendront, il y a là le terrain d'une extraordinaire aventure. Il faudra bâtir des ponts entre les discours, entre les lacis codés des spécialisations intellectuelles, et découvrir l'espace qui les relie.

Alors bien sûr, mon propos ici, mon voyage, mon errance ne respectent pas les bornes, les barbelés, les enceintes fortifiées, derrière lesquels défilent en ordre les pensées hermétiques des philosophes philosophes, des scientifiques scientifiques, des analystes analystes, des poètes poètes et des artistes artistes. Bien sûr, d'aucuns agiteront encore devant moi leur spectre ; d'autant que mon discours les chatouille tous, comme une blablaphonie monochrome où s'enchevêtrent les débris de leurs manèges spirituels enfin dynamités.

Ah La pédagogie ! Devrais-je à jamais répéter ma révolution racontée aux imbéciles ? Vous comprenez ? Vous comprenez ? Vous comprenez ? Laissez-vous déstabiliser les alvéoles, venez donc faire un tour dans ma perestroïka ! Ce n'est pas du théâtre, ce n'est pas du cinéma, ce n'est pas de la peinture, ni de la sculpture, ni de la musique, ni de la littérature. La Machine à Manger la Chair, elle me la mange vraiment. Elle doit être la cousine carnivore de la Broyeuse de Chocolat. Cette exposition n'est pas une exposition, c'est un rendez-vous au cimetière des anciens rites, du travail, du sexe, de la guerre, de l'art, pour l'enterrement de l'homme moderne, le dernier avatar de l'histoire christiano-occidentale. Pour en finir à présent avec le jugement des hommes. Pour les funérailles de l'homme athée, ex-chrétien, futuro-moderniste avec son temps linéaire, historique, sans commencement ni fin. L'ensevelissement des théologues de la Mort de Dieu et des avortons préposés post-modernes qui se consensussent la broutille autour des graillons de la modernité. Nous allons pouvoir sortir de cet enfermement de la pensée dans les idéologies de ces deux derniers siècles. Mais il faut que toutes ces idées voyagent. Ecoutez Michel Giroud, la grande girouette de la conscience, la tête de réseau qui circule en lévitation à sept centimètres du sol avec un laser dans le cerveau, une aiguille à tricoter l'avenir. Et Charles Dreyfus. Et Antaki. Et Claude Pélieu. Et Arnaud Labelle-Rojoux. Et Michel Sohier. Et Julien Blaine. Et tous les autres. L'idée du réseau est primordiale, constitutive d'un espace de réalisation nouveau. Depuis que le verbe de l'ordre occidental tombe du ciel en déluge sur la planète entière par les bouches invulnérables des satellites missionnaires, quand la nuit je cherche les étoiles, je ne vois plus scintiller dans l'espace que ces carcasses de métal qui anéantissent d'un coup tous les espoirs des derniers peuples différents et libres. Avec l'idée de réseau, au sein même de cette société canibale, pourra renaître l'esprit de toutes les tribus qu'on s'efforce d'anéantir, pour qu'une vie demeure possible dans ce désert de vanité, pour que la honte épargne peut-être quelques uns d'entre nous, pour donner un peu de conscience à cette machine à laver qui rince l'humanité de ses génocides.

Je vagabonde dans la clarté d'une sacralisation nouvelle de l'être autour des rites nouveaux d'une religion technologique planétaire. Attention ! Religion - religare - relier... C'est la mise en relation des fragments éparpillés, des mondes et des humanités morcelés, émiettés par ces décénies de dictature matérialiste et positiviste. En occident, nous sommes au matin d'une révolution culturelle sans précédent. Déjà des annonciateurs sont venus. Je pense à certains philosophes, je pense aussi à Joseph Beuys ou à Robert Filliou. En ce moment, un peu partout des anges construisent l'espace de cette nouvelle frontière ; je pense, ici, juste à côté à Jean-Luc André, Joël Hubaut, D.D.A.A. ou Claire Roudenko-Bertin. Leurs travaux témoignent de la même lucidité. Ils pénètrent cette religiosité technologique de demain, et loin de l'optimisme bourgeois, ils expriment ce grand espoir, cette intuitive et intense foi dans le mystère des choses qui donne la compréhension de niveaux de conscience et d'existence qu'un idéaliste matérialiste ne pourra pas même suspecter.

Un des pilliers du réductionnisme intellectuel des matérialistes est l'Histoire, le Sens de l'Histoire. Désormais l'artiste doit exclure la critique, car il ne participe plus à l'illusion historique du progrès et il n'accompagne plus l'illusion scientifique de la complexification, laquelle tient également de l'idéologie du Temps Linéaire, universaliste, totalitariste, utopiste, idéaliste, réprimant toute déviance : éducation, rééducation, médicalisation, incarcération, socialisation ou normalisation. Le progrès et la complexification ne sont ni universels, ni permanents. Ce ne sont que des phénomènes locaux, érigés en lois générales au profit d'un nouvel obscurantisme. L'artiste doit s'arroger la condition incriticable et péremptoire de "repère", c'est-à-dire référence et rêve-errance et père à nouveau, comme le font avec leurs constructions les artistes bruts, les artistes enfants ou les artistes psychiatrisés qui, tous, échappent à l'historisation et sont la conscience totale, brute en effet. La culture de l'homme est son lien le plus fort à la nature. Son intelligence et son esprit sont les outils de sa participation à l'existence du cosmos. Son intelligence et son esprit font de l'homme un animal parmi les animaux. L'homme est d'une matière ordinaire et l'artiste est l'homme le plus ordinaire qui soit. C'est l'homme hyper-ordinaire, l'homme moyen, celui que la vanité persécute. C'est l'Homo Mixus, l'homme synthétique qui présente comme caractéristiques les caractéristiques mélangées de tous les hommes. L'Homo Mixus est un axis mundi. Chaque artiste est un axis mundi pour nous tuteurer l'échine, pour nous tenir debout. L'épreuve artistique est intensément chamanique, il faudra faire franchir au visiteur le trou de l'aiguille. L'Homo Mixus annonce la fin de l'anthropocentrisme, la fin du pouvoir conscient et inconscient des hommes sur les hommes et sur le monde matériel, et l'avènement d'une sorte de bio-informatique qui concentrera, dans une structure technologique mère, l'héritage, le savoir, la recherche, l'application, ainsi que l'ordre social. Imaginez la maîtrise du modèle génétique, appliquée technologiquement à la gestion de la mémoire des hommes, au traitement des informations et à leurs transmissions. Imaginez également la maîtrise du modèle génétique, attribuant à cette structure technologique mère, non seulement le pouvoir de régulation sociale de l'humanité, mais aussi le pouvoir de régulation écologique de l'évolution biologique de la matière ; vous aurez ainsi la mesure et la démesure de la révolution en marche.

D'ors et déjà, les artistes annonciateurs s'engagent à définir le rôle de l'expression poétique dans ce système, et par conséquent le rôle de l'artiste dans la société. Manifestement, le très officiel art contemporain, lui, a tranché pour un artisanat de luxe, son marché ayant découvert les perspectives avantageuses d'un créneau commercial populaire, soutenu médiatiquement par l'étalage et l'exaltation des charmes bourgeois de la peinture. Docile, le gros du troupeau accompagne aujourd'hui l'art vers ce nouvel artisanat ! Les autres, pour lesquels la consommabilité de l'oeuvre est moins essentielle, s'offrent alors en seuls véhicules de la spiritualité contemporaine. Notez désormais cette différence fondamentale entre les artistes contemporains, (peintres, sculpteurs, performeurs, installateurs, musiciens, vidéastes, danseurs, comédiens, écrivains, chanteurs, disons les créatifs, vendus ou invendus) et les poètes transfigurateurs, chamans subhistoriques illuminés bien au-delà des spécialités et des disciplines. La valorisation et la manipulation des savoir-faire sont vouées à l'obscurité et ne tiennent désormais que de l'exotisme folklorique. Notez encore une autre divergence fondamentale, elle déborde largement le cadre restreint du milieu artistique, et se situe cette fois en nous-mêmes. Elle oppose les tendances "expressionnelle" et " conceptualiste" qui nous gouvernent et nous orientent. L'intelligence "expressionnelle" est l'étape première, la fondation de notre architecture de pensée. Elle est pure, naïve, enfantine. L'esprit "expressionnel" se manifeste dans la spontanéïté, une dépendance vis-à-vis des impulsions du corps et des sentiments. C'est en s'adressant à cette intelligence, par la dramatisation médiatique de la réalité, que les pouvoirs démocratiques tiennent en laisse leurs citoyens, utilisant, pour les plus culturalisés d'entre vous, cet effet de catharsis relevé par Aristote en 333 avant Jesus Christ. Certains hommes dépassent cette compréhension pure du monde. Par la force des brisures, des blessures, des fractures qui révèlent l'incapacité de leur pureté à défendre l'intégrité de leur âme, ces hommes, chassés de l'enfance, développent une intelligence "conceptualiste" qui vise la maîtrise et le contrôle du corps pour l'établissement de relations de l'ordre de la conscience avec le cosmos. Ce sont ces hommes translucides les seuls vrais artistes, les seuls vrais poètes, les seules vraies lumières capables de nous épargner l'anéantissement et de réaliser le Grand Oeuvre, la survivance pour l'espèce entière et pour la vie.

Ah Ah ! Ca vous épate ? Voilà comme une certaine certitude ! C'est con, mais je ne supporte pas la confusion, le nivellement, la mélasse du moindre effort cérébral qui nourrit les larves, le couci-couça convenu qui nous livre au désastre. Malheureusement, trop d'esprits "conceptualistes" restent encore prudemment pendus aux baleines schématiques des jupes "expressionnelles". En fait la révolution qui se prépare réclame la libération "conceptualiste" totale ; la luxure ascétique ; la souffrance du corps dont l'esprit prend possession. Je reconnais le péril antibiotique des aspirations humaines. Je renie toute l'ineptie "expressionnelle". Je rejette toute déité et toute déification. Je collabore à la désintégration des matérialismes. Je récuse la rectitude obtuse comme signe de l'honnêteté intellectuelle. Je macère dans une rigueur hyperboloïde. Je répudie même les principes humanistes ancrés dans le gouffre de ma sentimentalité, car les droits des humains vont être engloutis dans le naufrage de leur utopie égalitariste et anthropocentrique. C'est l'harmonie ondulatoire qui chasse le droit et l'autorité démocratique. Je refuse la restauration des valeurs séculaires qu'entreprend la post-modernité dans son grand compromis hétérogène. Enfin je proclame le paradoxe de l'unité métisse. Je suis dans la pleine complexité, non pas la confusion, mais la complexe plénitude. Plongé dans le bain à remous de la langue de lait dentée, j'embrasse les principes généraux et particuliers. Je découvre moi-même de jour en jour les multitudes de filiations générées par la Machine à Manger la Chair. Elle fonctionne comme une mémoire artificielle, une chaîne de modems dans un réseau de supports à supraconductivité, pour une télétransmission instantanée du flux continuel des interconnexions émergentes, entrelacées à l'infini. Mais je ne veux pas soupçonner une interprétation, une vision privilégiée de la Machine. C'est très simplement la machine de vie, celle qui mange ma chair, bien avant que ne le fasse la traditionnelle pierre plate et sarcophage que l'on déposera sur mon corps pour achever le repas.

Vous avez deviné, il n'est pas question ici d'un vague jeu formel qui, au hasard des spontanéïtés et des gesticulations, révèlerait au regard de l'analyste les subtilités plus ou moins archétypales d'une pensée enfantine. Je n'ai plus aucune spontanéïté, je contrôle mon intuition, quant à ma gestualité, elle n'est guère plus expressive qu'un robot d'une chaîne de montage automobile. Déjà je me bio-informatise. Je vis en stimulant dans mon esprit la fermentation de quatre types de données. Les intuitives, naissant d'un travail complexe de concentration, de rencontres, de repos, de labeur ménager, de rêverie, de détente, de voyages, d'exercices alcooliques ou stupéfiants. Les documentaires, extraites de mon héritage, de mes archives et d'une quête insatiable d'informations de tous ordres. Les expérimentales, issues d'un acharnement besogneux de laborantin. Et les réflexives, nourries de la réalisation de chaque dispositif de transmission de cette pensée, et dérivées de la confrontation entre le travail en situation de réalité et l'esprit des visiteurs.

Par mon refus d'une passive espérance, ma pensée existe. Je sais où elle est. Et les sens de mes mots, dans leur grande multiplicité, ont effacé à jamais l'image d'une possible destination. Vous comprenez ?

Pascal Pithois 1989


 

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